Hakim Ghemmour
Psychanalyste, superviseur en action sociale et médico-sociale
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Supervision et analyse des pratiquesGenève – Haute-Savoie – Ain – Vaud
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Un travail de réflexivité pour faire évoluer les pratiques
La supervision ouvre un espace où l’expérience peut être reprise, parlée et pensée. Une situation vécue est racontée. Elle est mise en mots, puis replacée dans son contexte relationnel, collectif et institutionnel. Ce travail permet parfois de faire apparaître trois repères : les habitudes, les évidences et les croyances professionnelles.
Ces trois repères sont utiles. Ils donnent de la stabilité au travail, facilitent les décisions et permettent aux professionnels d’agir avec une certaine continuité. Ils se construisent avec l’expérience, avec la formation, avec les rencontres, mais aussi avec la culture des équipes et des institutions.
Avec le temps, certains de ces repères deviennent très familiers. Ils finissent parfois par s’imposer comme allant de soi. Une manière de faire se répète. L’interprétation devient commune. Une croyance professionnelle se transmet. C’est à cet endroit que la supervision peut jouer un rôle important.
Elle permet de reprendre ce qui semblait évident et de le remettre en réflexion. La critique prend alors un sens précis. Il s’agit d’examiner ce qui soutient une manière de voir, de comprendre ou d’agir. Il s’agit aussi de regarder les effets produits par cette manière de faire.
La supervision devient ainsi un travail de réflexivité. Elle aide les professionnels à mieux comprendre ce qui guide leur action et à retrouver une marge de choix dans leur pratique.
Une vignette clinique servira de fil conducteur à cette réflexion. Les personnages, les échanges et l’évolution de la situation sont construits à des fins d’illustration. Ils permettent de suivre le travail de supervision au fil de plusieurs séances, sans rendre compte d’un accompagnement réel.
Carole, 34 ans, est accueillie depuis trois mois dans un centre d’hébergement et de réinsertion sociale. Elle souhaite retrouver un logement et reprendre une activité professionnelle. Claire, son éducatrice référente, lui propose un entretien chaque mardi à 9 heures pour avancer dans ses démarches. En six semaines, Carole manque trois rendez-vous sans prévenir. Lorsqu’elle vient, elle répond brièvement et apporte rarement les documents demandés. L’équipe commence à parler d’un « manque d’adhésion ».
Lors du dernier entretien, Claire lui rappelle qu’un accompagnement suppose des engagements réciproques. Carole baisse les yeux, puis répond : « Vous avez déjà décidé ce que je dois faire. » Claire reprend la liste des démarches en attente. Carole quitte le bureau avant la fin de l’entretien. En réunion, Claire demande que l’équipe lui adresse un rappel formel du cadre. Elle apporte ensuite cette scène en supervision : « Je passe mon temps à la relancer. Si je lâche, il ne se passe plus rien. » Elle se dit agacée, mais aussi inquiète à l’idée de laisser Carole sans soutien.
Toute pratique professionnelle repose à la fois sur des connaissances explicites et sur des savoirs construits dans l’expérience. Le professionnel mobilise des règles, des repères, des gestes et des manières d’agir qu’il ne peut pas toujours expliquer immédiatement.
Donald Schön a largement décrit cette dimension du travail. Il montre que les professionnels développent une véritable connaissance dans l’action. Ils savent souvent comment intervenir avant même de pouvoir dire précisément ce qui a guidé leur décision.
La supervision permet de revenir sur cette expérience après coup. Elle crée un espace où l’action peut être regardée avec davantage de distance.
Une question simple peut alors déplacer la réflexion : qu’est-ce qui m’a conduit à comprendre cette situation de cette manière ?
À partir de là, plusieurs éléments peuvent être distingués. Les observations. Les ressentis. Les interprétations. Les attentes. Les éléments issus du cadre professionnel ou institutionnel.
Cette distinction donne davantage d’épaisseur à la situation. Elle permet aussi d’éviter qu’une première lecture s’impose trop rapidement comme la seule possible.
Le doute prend ici une place importante. Descartes lui donne une fonction méthodique. Il ne s’agit pas de douter de tout, mais d’examiner ce qui fonde une certitude.
Dans la situation de Carole, le superviseur invite Claire à reprendre la scène avant de conclure à un manque d’adhésion. Que lui a-t-elle dit exactement ? À quel moment Carole a-t-elle baissé les yeux ? Comment Claire a-t-elle accueilli sa remarque ? Que s’est-il passé entre cette remarque et le départ du bureau ?
La certitude devient alors une hypothèse de travail. Ce déplacement est souvent essentiel. Il permet de passer d’une conclusion rapide à une compréhension plus fine.
Claire distingue alors les trois absences, qui sont des faits, de l’idée que Carole « ne veut pas s’en sortir », qui est une interprétation. Elle reconnaît aussi sa propre attente : les démarches préparées ensemble auraient dû être réalisées. En revenant sur le moment où elle reprend la liste des documents, elle ajoute : « J’étais surtout occupée à lui faire comprendre qu’il fallait avancer. Je ne lui ai pas demandé ce qu’elle voulait dire. » Le groupe repère un point précis à explorer : ce qui se ferme dans l’échange lorsque l’urgence d’agir prend toute la place.
Les habitudes occupent une place importante dans le travail. Elles permettent de gagner du temps, de fluidifier les gestes et de rendre les relations de travail plus prévisibles. Une équipe expérimentée s’appuie nécessairement sur des routines.
Ces habitudes contiennent souvent une véritable intelligence professionnelle. Elles sont le résultat de situations déjà rencontrées, d’ajustements successifs et d’apprentissages parfois très fins.
Cependant, une habitude peut continuer à organiser l’action alors que le contexte a changé.
Une procédure créée dans une période particulière peut rester en place alors que les conditions ne sont plus les mêmes. De même, une répartition des rôles peut se maintenir alors que les compétences de l’équipe ont évolué. Une manière d’accompagner qui convenait dans certaines situations peut devenir une réponse appliquée presque automatiquement.
La supervision permet alors de retrouver l’histoire de cette habitude.
Comment est-elle apparue ? À quel besoin répondait-elle ? Qu’a-t-elle permis à un moment donné ? Et quels effets produit-elle aujourd’hui ?
Ces questions sont importantes parce qu’elles redonnent à l’habitude sa dimension de choix professionnel.
Schön montre aussi que les professionnels savent souvent agir avant de pouvoir formaliser ce qu’ils savent. La supervision aide justement à rendre ce savoir visible. Elle permet ensuite de l’examiner, de le discuter et parfois de le faire évoluer.
L’entretien du mardi matin a lui aussi une histoire. Dans cette équipe, le rendez-vous hebdomadaire fixe avait été instauré pour assurer une continuité et éviter que certaines personnes restent longtemps sans contact. Cette organisation avait rendu le suivi plus fiable. Avec le temps, sa fonction s’était déplacée : la présence au rendez-vous était devenue un signe implicite de l’investissement dans l’accompagnement.
En supervision, l’équipe distingue ce qu’elle souhaite préserver — un lien régulier et un repère accessible — de la forme prise par ce repère. Le mardi à 9 heures est-il une nécessité du service, un choix pratique ou une proposition qui peut être discutée ? Cette question ne conduit pas à supprimer les rendez-vous. Elle rend possible l’examen de leur horaire, de leur contenu et de la manière dont ils ont été convenus avec Carole.
Dans les équipes, certaines formulations finissent par devenir familières.
« Cette famille demande toujours davantage. »
« Ce collègue manque d’implication. »
« Cette personne ne veut pas avancer. »
« La direction privilégie les chiffres. »
Ces phrases peuvent s’appuyer sur des situations réelles. Pourtant, elles associent souvent plusieurs dimensions. Des faits, des impressions, des affects, des attentes et parfois des expériences anciennes.
À force d’être répétées, elles peuvent acquérir le statut d’une évidence.
Le travail de supervision consiste alors à déplier ce qui s’est condensé dans cette affirmation.
La formule « Carole n’adhère pas » circule ainsi dans les transmissions. Lorsque le groupe revient aux situations précises, il retrouve trois rendez-vous manqués, des réponses brèves et plusieurs documents non apportés. Il remarque aussi que Carole sollicite spontanément l’accueil lorsqu’elle reçoit un courrier qu’elle ne comprend pas.
Ces observations ne décrivent donc pas une absence de tout engagement. Elles montrent une participation variable selon les moments et les objets de l’échange.
Dire que Carole manque de motivation transforme ces observations en une explication globale. Cette lecture risque ensuite d’orienter l’attention vers tout ce qui la confirme et de rendre moins visibles ses initiatives.
La supervision ouvre d’autres questions. Le rythme proposé lui convient-il ? Les attentes sont-elles claires ? Qu’est-ce qui rend certains échanges possibles et d’autres difficiles ? Le projet correspond-il à ses priorités ? Quelle place lui a réellement été laissée dans sa construction ? Le groupe retient plusieurs hypothèses, sans pouvoir encore les départager : une difficulté pratique, une crainte de l’entretien ou un désaccord sur ce qui doit être travaillé.
Ces hypothèses appellent un échange avec Carole. La supervision peut aider à préparer cet échange ; elle ne permet pas de savoir à sa place ce qu’elle éprouve ou souhaite.
C’est souvent à cet endroit que la supervision devient féconde. Elle ne cherche pas à remplacer une lecture par une autre. Elle permet plutôt de multiplier les angles de compréhension et de vérifier ce qui résiste à l’examen.
Les croyances professionnelles orientent elles aussi les pratiques.
Elles concernent ce que signifie aider, accompagner, responsabiliser, protéger, écouter ou travailler en équipe. Certaines sont clairement formulées. D’autres restent plus discrètes.
Par exemple, aider peut être associé au fait d’apporter une solution. Être solide professionnellement peut être associé à la maîtrise de ses émotions. Une équipe harmonieuse peut être imaginée comme une équipe où chacun partage la même lecture. Une personne motivée peut être perçue comme quelqu’un qui adhère aux propositions qui lui sont faites.
Ces croyances ne surgissent pas au hasard. Elles se construisent dans l’histoire personnelle, la formation, l’expérience professionnelle et la culture institutionnelle.
La supervision permet de les rendre plus visibles.
Montaigne apporte ici une question particulièrement féconde : « Que sais-je ? »
Cette question peut accompagner le travail de supervision de manière très concrète. Que sais-je réellement de cette personne ? Qu’est-ce que j’interprète ? Quelles sont mes suppositions ? Qu’est-ce qui vient de mon expérience passée ? Quelle part revient à mes attentes ?
Cette distinction ouvre souvent un espace de réflexion important.
Paul Ricœur permet d’aller plus loin. Il montre combien la compréhension de soi passe par les récits que nous construisons. Lorsque nous racontons une situation, nous choisissons certains éléments, nous les relions entre eux et nous leur donnons une cohérence.
Le récit organise l’expérience.
En supervision, ce récit rencontre d’autres regards. Une question vient déplacer un point de vue. Un élément oublié réapparaît. Une autre interprétation devient possible.
Le professionnel peut alors relire la situation autrement, mais aussi parfois se découvrir lui-même autrement dans cette situation.
Pour Claire, « aider » signifie notamment empêcher qu’une personne abandonne ses démarches. Elle formule une conviction qui soutient ses relances : « Si je ne tiens pas pour elle, je la laisse tomber. » Cette conviction témoigne de son engagement. Elle devient toutefois contraignante lorsqu’elle rend difficile le fait d’attendre, de négocier une priorité ou de laisser Carole refuser une proposition.
Un collègue pose alors une question : « Est-ce que nous reconnaissons son engagement seulement lorsqu’elle fait ce que nous proposons ? » Le récit se modifie. Carole apparaît aussi comme une personne qui sollicite de l’aide dans certaines circonstances et conteste la manière dont d’autres démarches sont conduites. Claire peut envisager de soutenir une décision de Carole sans devoir en être l’initiatrice. Cette possibilité reste à éprouver dans la rencontre.
Interroger une habitude, une évidence ou une croyance touche directement à l’identité professionnelle.
Ces repères sont liés à ce que chacun a appris, à ce qui lui permet de tenir sa place et à la manière dont il se représente son métier. Leur mise en discussion demande donc un cadre suffisamment solide.
La confidentialité, la régularité des rencontres, la clarté des rôles et la posture du superviseur jouent ici un rôle essentiel.
Joseph Rouzel situe la supervision dans un espace où la parole permet d’élaborer l’expérience professionnelle. Le professionnel peut y explorer ce que la relation lui fait vivre, ce qu’elle réveille et ce qu’elle l’amène parfois à répéter.
Cette dimension est importante parce que les situations professionnelles nous affectent.
Certaines nous irritent. D’autres nous inquiètent. Certaines nous touchent profondément. D’autres encore suscitent un fort désir d’aider.
Ces mouvements influencent notre manière de comprendre et d’agir.
La notion de transfert permet de penser une partie de ces phénomènes. Des attentes, des émotions et des places circulent dans la relation. Elles influencent la manière dont chacun se positionne.
Le superviseur soutient ce travail par son écoute, par ses questions et par son attention à ce qui se joue dans le groupe.
Il n’est pas là pour produire une réponse à la place des professionnels. Il crée les conditions permettant à une compréhension plus élaborée d’émerger.
Le groupe peut alors devenir un véritable espace de recherche autour du travail réel.
Ce déplacement ne se fait pas sans inconfort. Lorsque le groupe interroge ses relances, Claire entend d’abord une mise en cause : « Donc, j’en fais trop ? » Le superviseur lui propose de décrire ce qu’elle redoute si elle cesse de relancer. Elle évoque la peur qu’une démarche importante échoue et que l’équipe estime qu’elle n’a pas suffisamment accompagné Carole. Un collègue reconnaît qu’il lui arrive de demander à Claire de « la faire venir », tout en critiquant ensuite son insistance.
Le travail porte alors sur la place que Claire occupe dans le collectif et dans la relation. Le groupe envisage une boucle : plus l’équipe s’inquiète, plus Claire insiste ; plus elle insiste, plus Carole se retire ; ce retrait renforce l’inquiétude. Il s’agit d’une hypothèse relationnelle, à confronter à d’autres éléments, et non d’une explication certaine du comportement de Carole. L’agacement et l’inquiétude de Claire deviennent des matériaux de réflexion, sans être traités comme des fautes ni comme un accès direct à la vie psychique de Carole.
Les pratiques professionnelles se construisent toujours dans un contexte.
L’organisation du travail, les contraintes de temps, les ressources disponibles, la hiérarchie, les politiques publiques et les rapports de pouvoir influencent directement les manières d’agir.
Une habitude d’équipe peut apparaître parce que le temps manque. De même, une manière de parler des usagers peut refléter une culture institutionnelle. Une évidence partagée peut permettre au collectif de tenir face à une difficulté durable.
La supervision doit donc pouvoir circuler entre plusieurs niveaux.
Ce qui relève de la personne.
Les enjeux de la relation.
Ce qui appartient au fonctionnement du collectif.
Et ce qui vient du cadre institutionnel.
Cette circulation est importante parce qu’elle évite de réduire les difficultés à des caractéristiques individuelles.
Une tension peut parfois être liée à une ambiguïté de rôle. Par ailleurs, une répétition peut traduire un fonctionnement institutionnel. Une fatigue peut être produite par une organisation du travail.
Rouzel rappelle que l’institution traverse toujours les récits apportés en supervision. Les missions, les règles, les places hiérarchiques et les contradictions du travail sont présentes dans les situations racontées.
La supervision peut alors faire émerger des problématiques plus larges.
Il peut s’agir d’une difficulté de coordination, d’une répartition des responsabilités peu claire, d’une tension entre les missions et les moyens disponibles ou d’une règle devenue difficile à tenir.
Ces éléments peuvent être pensés sans rompre la confidentialité du travail réalisé en supervision. Ils peuvent être repris sous forme de problématiques générales et contribuer à une réflexion institutionnelle.
La supervision devient alors un lieu où se rencontrent l’expérience individuelle, le fonctionnement collectif et les réalités de l’organisation.
Le groupe examine aussi ce qui entretient cette boucle dans le service. Le tableau de suivi rend surtout visibles les rendez-vous réalisés et les démarches achevées. Les échanges informels avec Carole y apparaissent peu. Par ailleurs, le temps consacré aux entretiens est limité : un rendez-vous manqué est vécu comme une occasion perdue, difficile à reprogrammer. Le jugement sur l’adhésion condense ainsi une difficulté relationnelle et une pression d’organisation.
À l’issue de la séance, l’équipe décide de porter en réunion de fonctionnement une question générale : comment rendre compte du travail de lien et ajuster les rendez-vous sans perdre la continuité du suivi ? Les propos personnels de Claire en supervision ne sont pas transmis. La réflexion institutionnelle porte sur l’organisation des accompagnements ; les décisions qui concernent Carole doivent être discutées avec elle dans le cadre habituel du service.
Comprendre une situation constitue déjà un déplacement.
Cependant, la supervision prend toute sa portée lorsque cette compréhension ouvre une possibilité d’action.
Les changements sont parfois modestes.
Le professionnel formule une question autrement. L’équipe répartit différemment une responsabilité. Une réunion change de rythme. Les professionnels clarifient une attente. Ils suspendent une interprétation avant qu’elle ne devienne un jugement.
Ces ajustements peuvent être expérimentés dans le travail réel.
La séance suivante permet ensuite d’y revenir.
Qu’est-ce qui a changé ? Quels effets sont apparus ? Qu’est-ce qui a fonctionné ? Quelles difficultés persistent ? Qu’est-ce qui mérite d’être ajusté ?
Lors de l’entretien suivant, Claire revient avec Carole sur leur dernier échange : « Quand vous m’avez dit que nous avions déjà décidé pour vous, j’ai repris ma liste. Je voudrais comprendre ce que vous attendiez de ce rendez-vous. » Carole explique qu’elle travaille certains matins en remplacement et qu’elle redoute de venir sans les documents demandés : elle s’attend alors à devoir se justifier. Elle souhaite d’abord comprendre un courrier concernant sa demande de logement. Ces éléments éclairent une partie de la situation, sans expliquer à eux seuls chaque absence.
Claire et Carole conviennent de deux entretiens en fin d’après-midi, centrés d’abord sur ce courrier puis sur les pièces nécessaires à la démarche choisie. Elles précisent ce qui peut être fait ensemble, ce qui reste à la charge de Carole et comment prévenir en cas d’empêchement. Claire indique aussi les contraintes du service. L’ajustement devient un accord explicite, dont les effets pourront être repris.
À la supervision suivante, Claire rapporte que Carole est venue au premier entretien avec le courrier. Elle a manqué le second, mais a repris contact le lendemain pour proposer un autre créneau. Claire a ressenti la même irritation, sans envoyer immédiatement une nouvelle série de relances. Le groupe constate une évolution limitée : l’absence persiste, mais elle est suivie d’une initiative de Carole et la réaction professionnelle change. Il reste à comprendre ce qui a empêché le second rendez-vous et à vérifier si l’accord est tenable dans la durée.
La vignette ne se clôt donc pas sur une adhésion acquise. Le critère de changement devient plus précis : Carole peut-elle davantage exprimer ses priorités, discuter une proposition et reprendre contact ? Claire peut-elle maintenir une présence fiable sans porter seule le mouvement de l’accompagnement ? Ces questions permettent d’apprécier les effets de l’expérimentation au-delà du seul nombre de rendez-vous honorés.
La supervision crée ainsi un mouvement entre expérience, réflexion et action.
Peu à peu, quatre mouvements apparaissent.
Rendre visible ce qui guide l’action.
Examiner les effets produits.
Ouvrir plusieurs interprétations.
Expérimenter un autre ajustement.
C’est dans cette circulation que la réflexivité prend une dimension concrète.
Elle devient une manière de penser son action pour pouvoir agir avec davantage de discernement.
Les habitudes, les évidences et les croyances donnent une forme au travail quotidien.
Elles sont utiles parce qu’elles permettent de s’orienter, de décider et d’agir. Ces repères portent aussi une histoire. Elles se construisent dans les expériences, dans les équipes et dans les institutions.
La supervision permet de les remettre en réflexion.
Elle aide à comprendre d’où elles viennent, ce qu’elles produisent et dans quelles situations elles restent pertinentes.
Ce travail demande un cadre solide, une écoute attentive et une véritable disponibilité à l’examen de sa propre pratique.
Il demande aussi d’accepter qu’une situation puisse être plus complexe que la première lecture que nous en avons faite.
Le parcours de Claire et de Carole donne une forme concrète à ce travail. L’horaire fixe retrouve son statut de choix d’organisation. Le « manque d’adhésion » redevient une interprétation à examiner. La conviction selon laquelle aider impose de relancer peut être discutée à partir de ses effets. Aucun de ces déplacements n’efface les difficultés de Carole ni les contraintes du service. Ils ouvrent une manière plus ajustée de poursuivre l’accompagnement et d’en évaluer les effets avec elle.
C’est probablement l’un des apports majeurs de la supervision.
Elle permet de transformer une certitude en question, une habitude en choix et une croyance en objet de réflexion.
À partir de là, le professionnel retrouve une marge de mouvement.
Et c’est souvent dans cette marge que les pratiques peuvent réellement évoluer.
Descartes, R. (1637). Discours de la méthode. Jan Maire.
Montaigne, M. de. (1580). Essais. Simon Millanges.
Ricœur, P. (1990). Soi-même comme un autre. Seuil.
Rouzel, J. (2015). La supervision d’équipes en travail social. 2e éd. Dunod.
Schön, D. A. (1983). The Reflective Practitioner: How Professionals Think in Action. Basic Books.
À propos de l’auteur : Hakim Ghemmour, psychanalyste, superviseur et formateur.
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